Littérature québécoise (1/3) – Le besoin de s’exprimer

Comme chaque année, je me suis rendue au Salon du livre de l’Outaouais le cœur avide de découvertes. Cette année, je m’étais toutefois mis un objectif bien précis : dresser le portrait de la littérature québécoise en 2017. J’ai donc multiplié les rencontres pendant ces 4 jours en abordant les différents acteurs du monde littéraire québécois. Pour offrir une vision fidèle à la réalité, je vous propose un portrait en 3 actes, selon 3 points de vue différents : celui des auteurs, des éditeurs et des médias.

Parce qu’aujourd’hui, la littérature québécoise c’est beaucoup plus que l’univers de Michel Tremblay, je vous amène à la rencontre d’auteurs québécois.

Métier d’auteur : une situation précaire

On ne se le cachera pas, on ne fait pas beaucoup d’argent lorsqu’on est auteur. Je ne compte plus les auteurs qui m’ont confié : « On n’écrit pas pour être millionnaire, on écrit parce qu’on aime ça. Sinon, on ferait autre chose ! » En effet, une étude menée en 2004 par l’Observatoire de la culture et des communications du Québec révèle que seulement 9% des écrivains comptent sur leurs droits d’auteur comme principale source de revenus [1].

Quelques statistiques

  • En 2010, on estime que la profession littéraire regroupe 1 510 écrivains québécois.
  • Environ 64% des écrivains québécois habitent la grande région montréalaise.
  • Du revenu personnel des auteurs québécois, moins du cinquième provient de leur création littéraire.
  • En 2008, 78% des écrivains québécois ont tiré des revenus d’autres activités professionnelles que la création littéraire.
  • En moyenne, les écrivains consacrent 43% de leur temps de travail à la création littéraire en vue d’une publication.
  • En 2010, environ 78% des écrivains québécois ont 45 ans et plus. [2]

Une double vie : travailleur de jour, auteur de soir

Avec cette situation économique plutôt précaire, les écrivains n’ont pas d’autre choix que d’avoir un autre emploi qui les assure de pouvoir payer le loyer. Ceux-ci doivent donc composer avec d’autres activités qui sont, la plupart du temps, liées au monde de la littérature. Ils animent alors des conférences, des lectures ou enseignent le français en plus de rédiger leur manuscrit. Ils doivent donc mener une double vie en étant travailleurs de jour et auteurs de soir.

Pour faciliter la création, quelques subventions leur sont offertes, mais ce nombre reste tout de même limité. Ainsi, on en vient au triste constat que, plus les écrivains consacrent du temps à sa création littéraire, moins leur salaire est élevé [3].

Portrait de jeune auteur — Martin Dugas

Martin Dugas - auteur de Julien et la Torpille
Martin Dugas – auteur de Julien et la Torpille @ Crédit photo : Mylène Viens

J’ai eu la chance de discuter de cette réalité avec un jeune auteur, Martin Dugas, qui vient tout juste de signer son premier roman Julien et la Torpille (Édition Vents d’Ouest). Travaillant comme tout le monde à temps plein, celui-ci a eu quelques difficultés à concilier le travail et l’écriture de son roman. « J’essayais d’écrire 15 minutes sur l’heure du lunch pour avancer mon projet, raconte-t-il, mais ce n’était pas fructueux! » Écrire à temps perdu sur de courtes périodes de temps, ce n’est pas le meilleur moyen pour finaliser un manuscrit, puisqu’on perd le fil, me raconte-t-il. Mais, comment faire pour concilier un travail de 40h, la famille, les amis et l’écriture d’un roman ? La solution : s’allouer des plages horaires d’écriture dans son agenda. « Pour moi, la solution, ç’a été de me faire des sprints de 3h le soir », avoue-t-il.

Ainsi, pas étonnant que l’on retrouve plusieurs auteurs la tête plongée dans leur travail le soir ou la fin de semaine dans des cafés de la région. Les Starbucks, les Seconds Cup deviennent leur lieu de travail pour s’isoler et créer leur univers.

 

 

Le métier d’écrivain devient ainsi une seconde carrière pour la plupart. Après avoir gagné leur vie, ils peuvent enfin se laisser aller à leur passion. Ceci explique que 78% des écrivains québécois en 2010 ont 45 ans et plus [4].

 

Le regard des autres

Dans un monde où tout va vite, écrire peut sembler pour plusieurs comme étant un acte inutile. Surtout lorsque l’on sait que les maisons d’édition sont inondées de manuscrits et qu’il est très difficile de trouver un éditeur qui accepte de nous prendre sous son aile. J’ai donc demandé à Martin comment il vivait le regard des autres. « Je ne danse pas, je ne chante pas, moi, j’écris. Et les personnes qui disent que je perds mon temps en faisant ça, ben je les écarte de ma route! »

« Aujourd’hui, on n’écrit pas pour être millionnaire, il ne faut pas se faire d’illusions… On écrit d’abord pour soi. » — Martin Dugas, auteur

Un besoin viscéral

En assistant à plusieurs tables rondes et en échangeant avec des auteurs lors du Salon du livre, j’ai vite constaté qu’écrire répond d’abord et avant tout à un besoin personnel. On écrit d’abord pour soi.

Table ronde Entretien avec les finalistes du prix littéraire Le Droit – Fiction Julie Huard, Michel Rémi-Lafond, Michèle Vinet et Valérie Lessard. @ Crédit photo : Mylène Viens
Table ronde Entretien avec les finalistes du prix littéraire Le Droit – Fiction
Julie Huard, Michel Rémi-Lafond, Michèle Vinet et Valérie Lessard. @ Crédit photo : Mylène Viens

Michel Remi-Lafond, auteur de Beaux et bêtes finaliste au Prix littéraire Le Droit dans la catégorie fiction, a bien exprimé la situation en disant : « Je n’écris pas pour, mais parce que. » Il n’écrit pas pour vendre ou pour plaire, il écrit d’abord et avant tout parce qu’il en a besoin. « Si je n’écrivais pas, je serais assurément en psychiatrie !, poursuit-il. Je suis accro à l’écriture, c’est comme une drogue ! Je me sens pas bien si je n’écris pas. »

« Je n’écris pas pour, mais parce que. » — Michel Rémi-Lafond, auteur

Fait intéressant

« Une étude a en effet montré que le profil psychologique des écrivains avait, en général, ceci d’étrange, pour ne pas dire de paradoxal : ils sont proches d’être catalogués comme des psychopathes, vu les résultats de leurs tests, et semblent pourtant afficher une très bonne santé mentale, selon les mêmes tests ! » 

En savoir plus dans le journal Les affaires

Anaïs Barbeau-Lavalette en entretien avec Martin Vanasse @ Crédit photo : Mylène Viens
Anaïs Barbeau-Lavalette en entretien avec Martin Vanasse @ Crédit photo : Mylène Viens

Les mots permettent de partager, de faire vivre des émotions et de toucher le cœur des gens. Par la lecture, on sensibilise les gens à d’autres réalités. L’invitée d’honneur, Anaïs Barbeau-Lavalette, auteure du livre à succès La femme qui fuit, affirme que « dans un monde où l’on parle de mur, le Salon du livre devient un lieu de résistance. »

« Dans un monde où l’on parle de mur, le Salon du livre devient un lieu de résistance. »

Anaïs Barbeau-Lavalette, auteure

Ainsi, au final, l’écriture est peut-être un acte égoïste de la part des auteurs, mais peut-être faut-il partir de ce besoin individuel pour aider la collectivité.


[1] [2] Allaire, Benoit. (2004). Écrire ne fait pas vivre. Dans Bernier, Serge (dir.), État des lieux du livre et des bibliothèques. Québec : Institut de la statistique du Québec. [En ligne] http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/culture/livre/etat-livre-bibliotheque.html

[3] PROVENÇAL, Marie-Hélène (2011). « Les écrivains québécois : un aperçu statistique », Optique culture, no 3, Québec, Institut de la statistique du Québec, Observatoire de la culture et des communications du Québec, mai, 8 p. [En ligne] http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/culture/bulletins/optique-culture-03.pdf

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