Littérature québécoise (2/3) – La réalité des éditeurs

De l’extérieur, on peut croire que l’industrie du livre va bien : des dizaines de Salons du livre couvrent le Québec, les librairies sont truffées de nouvelles parutions chaque semaine… Mais de l’intérieur, avons-nous la même impression ? Pour dresser le portrait réaliste de la situation, j’ai rencontré deux éditeurs pour qu’ils me donnent leur vision des choses : Pierre-Luc Landry des éditions La Mèche et Michel Lavoie des éditions Vents d’Ouest.

Quelques statistiques

  • Entre 2013 à 2014, une chute de 9,5% a été enregistrée dans les ventes de livres au Québec.  [1]
  • Les femmes lisent plus de livres que les hommes en affirmant lire au moins une fois par mois. [1]
  • Depuis 2004, la lecture de livres demeure stable regroupant environ 80% des lecteurs. [1]
  • En 2014, 20% des Québécois ne lisent aucun livre par année. [2]

Pierre-Luc Landry — La Mèche

Pierre-Luc Landry : Éditeur et directeur littéraire chez La Mèche. @ Crédit photo Mylène Viens
Pierre-Luc Landry : Éditeur et directeur littéraire chez La Mèche. @ Crédit photo Mylène Viens

Éditeur et directeur littéraire depuis 2014 chez La Mèche, une filiale du réputé Groupe d’édition la courte échelle, Pierre-Luc Landry baigne dans le milieu littéraire depuis longtemps. Ancien libraire, auteur et maintenant éditeur, on peut dire qu’il connaît toutes les facettes du milieu.

« Le monde de la littérature, c’est un écosystème fragile », me confie-t-il d’emblée. En effet, les gens ont de moins en moins de temps pour lire. De plus, il ne faut pas se le cacher, nous assistons, depuis quelques années, à une multiplicité des maisons d’édition.  « Au Québec, les maisons d’édition se multiplient, raconte-t-il. Les gens créent des maisons d’édition parce qu’ils ont quelque chose de différent à offrir, parce qu’ils ont toujours eu ce rêve-là ou encore parce qu’ils veulent avoir leur propre business. » Bien sûr, ceci amène de la concurrence, mais heureusement ces nouvelles maisons d’édition occupent souvent des niches bien précises et offrent des produits qu’on ne trouve pas ailleurs. Ainsi, la littérature québécoise se voit grandement enrichie de cette diversité.

 

En excluant les lectures obligatoires au travail ou aux études, les lecteurs lisent en moyenne 16,4 livres par années. De ceux-ci, seulement 3,7 sont des livres d’auteurs québécois[2]

Une business avant tout

La réalité des éditeurs est souvent moins romantique que nous le croyons, il y a beaucoup de travail derrière la production d’œuvres. « Il faut que tu aies la fibre entrepreneuriale pour te lancer dans le projet d’une maison d’édition, la passion ne suffit pas. Une maison d’édition c’est d’abord et avant tout une entreprise, affirme Pierre-Luc Landry. Il faut être entouré d’une équipe, d’un graphisme, des agents de communications, des distributeurs… »

Le livre, un produit pas comme les autres

Tous les amoureux des mots vous le diront, les livres ont une valeur qui va bien au-delà des retombées économiques. Les livres touchent l’âme. « La valeur du livre n’est pas dans la quantité. […] On ne fait pas de grand tirage, on vend en moyenne 500-600-700 livres. C’est sûr qu’on voudrait vendre plus, affirme l’éditeur de La Mèche en souriant. Mais si on voit le problème à l’inverse, il y a peut-être 200 ou 500 personnes qui ont lu mon livre et c’est énorme vu comme ça! Ce nombre de personnes s’est intéressé à mon livre ! »

L’éducation comme solution ?

Pour pallier les chutes de ventes de livres, Pierre-Luc propose l’éducation et l’inculcation de la lecture chez les jeunes. « Le problème est plus dans la culture. […] Il faut enseigner aux jeunes à discriminer la littérature. Il y a plus que les livres de recettes ! »

 

Le livre numérique, un réel problème?

Contrairement à ce que l’on croit, l’achat de livres numériques est encore une pratique marginale et ne constitue pas un réel problème pour les maisons d’édition. « On vend le même livre, seulement dans un format différent PDF ou EPUD. Et vu que c’est du numérique, on peut faire plus de profit. En moyenne, par livre, on vend seulement une trentaine de copies numériques », m’explique Pierre-Luc Landry.

  • En 2014, 80% des lecteurs de romans choisissent le format papier, contre 18% pour le format numérique. [1]

 

Michel Lavoie — Vents d’Ouest

Michel Lavoie : Éditeur chez Vents d'Ouest. @ Crédit photo Mylène Viens
Michel Lavoie : Éditeur chez Vents d’Ouest. @ Crédit photo Mylène Viens

Installée depuis 23 ans dans la région, la maison d’édition Vents d’Ouest est bien reconnue et réputée. Toutefois, cela ne l’empêche pas de souffrir de la chute des ventes à laquelle on assiste ces dernières années. Je me suis entretenue avec Michel Lavoie, auteur depuis plus de 20 ans et éditeur depuis une dizaine d’années.  Lorsque je l’ai questionné à propos de la situation actuelle des maisons d’édition, celui-ci affirme : « C’est pire que ce qu’on croit. C’est quasiment dramatique au niveau des ventes. Pour donner des chiffres concrets, on parle d’environ 50% de baisse de vente pour l’auteur standard. Les subventions, 50% aussi, et c’est dramatique. »

Un nouveau mode de vie

La principale cause de cette chute serait, selon lui, liée au nouveau mode de vie des gens. « Tous les Facebook de ce monde, tous les Twitter, les gens sont tellement occupés aujourd’hui. Regarde sur la rue, partout les gens sont sur leur téléphone. Les gens vont tellement sur internet, le temps est compté. Les gens n’ont plus le temps de lire. »

Une industrie moins financée

Publiant des livres jeunesses, Vents d’Ouest a été fortement touché par les coupures dans les budgets scolaires. Les écoles qui avaient un budget spécialement destiné à la littérature se procuraient des quantités considérables de livres. Maintenant que leur budget est éclaté, celles-ci ont dû ralentir ou cesser leurs activités. « S’il faut qu’ils réparent une fenêtre ou la toiture, ils prennent l’argent dans la bibliothèque, explique Michel. On disait avant que 80% de nos ventes c’était les écoles et les bibliothèques municipales. Aujourd’hui, c’est près de 90% des ventes et, comme on est coupé là, ça fait mal. »

« Juste au Salon du livre de l’Outaouais, avant on vendait 6 000 livres environ, maintenant si on en vend 1 000 je vais être bien content. »

— Michel Lavoie, Vents d’Ouest

 

Genres de livres les plus souvent lus en 2014


[1] Allaire, Benoit. (2015). Les ventes de livres de 2010 à 2014. Optique culture (43). Québec, Institut de la statistique du Québec, Observatoire de la culture et des communications du Québec, septembre, 8 p. [En ligne] http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/culture/bulletins/optique-culture-43.pdf

[2] Ministère de la Culture et des Communications. (2016). Enquête sur les pratiques culturelles au Québec 2014 — Faits saillants de l’Enquête. Survole : Bulletin de la recherche et de la statistique (27). [En ligne] https://www.mcc.gouv.qc.ca/fileadmin/documents/publications/Survol27.pdf

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